lundi 13 janvier 2025

John LANGAN, "The Fisherman"

Je suis tombé sur ce petit livre argenté en lisant la chronique hebdomadaire de François Angelier dans Le Monde, celle sur les livres de poche : The Fisherman par John Langan. Jamais entendu parler de John Langan avant ça. Une rapide recherche m’apprend qu’il est barbu, bien portant, chemise en flanelle, habite dans le Nord-Est du pays, et ça fait clignoter tout un tas de préjugés (pas forcément mauvais) dans mon catalogue personnel. Si je ne me trompe pas, The Fisherman, son deuxième roman, a reçu le prix Bram Stoker, ce qui, dans ma mémoire, n’est pas une infamie. Je sens le combo possible Stephen King écrivant comme Jim Harrison (nous y voilà). Je vieillis, je m’embourgeoise, alors pourquoi pas, après tout ?


Bien entendu, je ne vais rien résumer du tout (le livre est un écheveau complexe de récits qui finissent par ouvrir des brèches liquides vers un autre monde zombie-alchimique dans lequel des contrats faustiens se signent avec du sang par hectolitres… Y’a un type qui essaie de contrôler tout ça, un Léviathan qui se tortille dans un océan noir, des trucs chelous par palettes entières, de la tapisserie lovecraftienne, j’imagine, même si je n’ai jamais lu Lovecraft… On est en terrain conquis). Mais ce que je peux dire ici, c’est que John Langan est ce qu’on pourrait appeler un écrivain-artisan. Son propos est clair, sa méthode efficace et solide, son geste attentif. Il ne va jamais s’aventurer là où il n’a pas prévu d’aller. Façon de parler. Ça peut paraître un peu faiblard comme argument, mais je trouve que ça tient plutôt la route pour un livre que je me suis enfilé le soir après deux épisodes de X-Files et lors de mes trajets en bus pour Aix.

C’est quand même être un poil sévère, mais tout de même, The Fisherman, à son niveau, interpelle par la façon dont Langan a ficelé son récit par couches successives et réfléchissantes, parasitantes, et qui n’y est sans doute pas pour rien dans le succès que le livre a connu depuis sa parution (direct en poche). L’histoire de Langan transite d’abord par celle d’un veuf devenu pêcheur pour survivre, puis narrateur melvillien (« Ne m’appelez pas Abraham » ho ho… la citation en exergue est aussi tirée de Moby Dick, et comme Moby Dick, il n’est pas du tout question de pêche et de poisson*) pour conter ce à quoi il a survécu. Abe va successivement laisser place à d’autres voix que la sienne, d’autres sources, d’autres passeurs dans une enfilade formant l’unique épine dorsale des différentes strates du livre : Abe, le patron d’une taverne, un prêtre qui recueille la parole d’une vieille femme se rappelant son enfance, les témoins d’une nuit cauchemardesque… Chaque récit étant lui-même parasité par des trous de mémoire, des absences, des interventions de sous-narrateurs pas toujours crédibles ou qui tombent dans les pommes, jusqu’à arriver en tremblant au centre noir du livre où les initiés utilisent une langue inconnue et mystérieuse (« Une langue qui ressemble à des images, ou des images qui ressemblent à une langue. »).

« S’il y a une chose que je ne supporte pas, c’est un récit mal ficelé. Une histoire ne doit pas être montée comme une sorte de maison préfabriquée — non, elle doit suivre son propre cours — elle doit couler. Même un conte aussi noir que celui-ci suit son chemin. »

J’ai retrouvé, sans vraiment de surprise, toute la logistique de la contre-initiation propre à une frange de la fiction américaine, radotée à l’excès par Pacôme Thiellement dans ses essais sur Twin Peaks ou Lost, et qui déploie une géographie américaine loin des grands axes et des métropoles, considérant les points les plus obscurs de son territoire comme des nœuds d’énergie, des portails entre deux mondes (la Loge Blanche de Twin PeaksStranger Things, l’Interzone de Burroughs, les bourgades paumées de X-Files, Brian Evenson, Déjà Mort…). Contrat littéraire rempli.

* Truc bizarre. J’en étais à un passage où Abe parvient à la rivière qui sert de porte vers le monde des ténèbres, et avant d’y plonger tête la première, il pêche un poisson, plus ou moins une sorte de monstre dégueu. Blanc, visqueux, avec, à la place de la tête, un visage humain défiguré par une mâchoire de requin. Le lendemain, P., qui passe sa vie à emmerder son frère et à noircir des pages et des pages de dessins assez géniaux, a dessiné un poisson ressemblant franchement à ce que Langan fait pêcher à son personnage. C’était juste pour dire.

Autre truc : la couverture de l’édition originale, comme souvent... enfin bref...

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JOHN LANGAN

The Fisherman

Traduit par Thibaud Eliroff

(J'ai Lu, 20124)

jeudi 19 décembre 2024

Richard HOFSTADTER, "Le style paranoïaque"

Les Américains 

sont 

définitivement 

mes foufous préférés. 


J’attaque ce recueil (Le style paranoïaque) publié dans les année 60 alors même que Donald Trump vient d’être réélu à la Maison Blanche après une campagne visiblement écrite par des scénaristes délirants sous amphétamines. L’édition française, munie d’une excellente préface, date de 2012. Nous sommes le 8 novembre 2024 et l’enjeu flamboyant de ce livre vibre à mes petits yeux dès les premières pages : tout se répète : Marx, histoire, tragédie, mauvaise blague…


Faisons simple : 


Le premier article est la retranscription d’une conférence donnée par Hofstadter à Oxford en 1963. Il y retrace à grands traits l’origine du Mal, son arrivée fracassante dans les esprits surmenés de la très jeune démocratie américaine. Ça papote Illuminés de Bavière, francs-maçons évidemment, vilains vilains papistes et tout ce joli monde complote dans l’ombre pour imposer un gouvernement contre-nature, socialiste de préférence, laïque et lubrique. L’histoire américaine étant essentiellement une affaire de vitesse et de violence, le style paranoïaque, en tant qu’élément pathogène soluble, mute rapidement. Ses susceptibilités dérivent légèrement : l’ennemi ça n'est plus ces forces étrangères qui infiltrent le pays, mais le gouvernement lui-même et ses prétendus agents libéraux.


« Les valeurs de l’Amérique ont dores et déjà été sapées par les intellectuels et autres cosmopolites ; les fondements du capitalisme compétitifs ont été progressivement détruits par les conspirateurs socialistes et communistes ; l’indépendance et la sécurité nationale d’antan ont été ruinés par des complots perfides, et leurs principaux instigateurs ne sont ni étrangers ni inconnus, mais des hommes politiques de premiers plan établis au coeur du pouvoir étatique. »  


On dirait du Fox Mulder en pleine crise de démence, mais c’est une citation du sénateur républicain Goldwater qui résume le nouveau socle idéologique d’une frange de la droite conservatrice et qui, visiblement, n’a fait que boursoufler son propre corps jusqu’à métastaser le débat politique américain dans son ensemble, sans jamais ciller sur ses bases. Toujours les mêmes : complots en haut lieu pour saper le capitalisme et le remplacer par un système socialiste (le New Deal, les cocos, Kamala Harris pimpée à l’IA buvant de la vodka avec Poutine), un Etat Profond à la manoeuvre et des agents subversifs éparpillés dans tout le pays pour le merder de l’intérieur (Illuminés, francs-maçoblahblah, libéraux, intellectuels de gauches, étudiants pro-palestiniens déconstruits, grands journaux snobinards de la côte Est ou stars d’Hollywood).


Voilà pour le Quoi.


En ce qui concerne le Pourquoi, Hofstadter avance que le style paranoïaque vient, pour partie, de « complications sociales et économiques » existantes. Il en rajoute une couche avec, au final, quelque chose d’assez banal : le fait que la société américaine, dès sa création, est très hétérogène et ne possède aucune racine, aucune structure sociale bien définie. Tout ceci entraînerait une quête infinie au statut social et à une « américanité » qui demande a être réamorcé sans cesse. De la même manière, un sentiment de dépossession constant, de déclassement, d’imminence catastrophique, voire messianique s’agglomère à cette boue mentale. C’est l’intérêt principal de l’argumentation de Hofstadter et je ne vais certainement pas le développer. Toujours s’appesantir sur le futile.


Les deux essais suivant exposent, puis corrigent certains aspects politiques et sociaux du pseudo-conservatisme, principal mouvement organisé du style paranoïaque. Le dernier s’attarde sur la figure de Barry Goldwater, sénateur de l’Arizona et candidat républicain à la présidence de 1964 qu’il perdra contre Lyndon Johnson. Une défaite que ses partisans expliquaient déjà à coup de conspirations, de trucages électoraux et qui n’est en fait que le début d’un cycle qui s’étire jusqu’à nous. De Barry Goldwater je ne connais que les passages grinçants que Hunter Thompson lui a consacré dans sa série d’articles sur les élections américaines, les fameux Fear and loathing (traduit en français par « Parano sur... »). La filiation avec les textes de Hofstadter n’est d’ailleurs pas incongrue même si Thompson n’expose à aucun moment la mécanique perverse destinée à perdurer. Nous voilà devant la grande stupéfaction que procurent ces textes écrits il y a plus de cinquante ans : ils se réamorcent sans cesse. Tout se répète donc et moi avec. Je lisais, pas plus tard qu’hier, un article sur Marc Bloch dans Le Monde (Marc Bloch dont j’ai épinglé une photo dans la chambre de P. et S. pour tenter de complexifier leur passion enfantine pour la Guerre et l’Histoire qu’ils se font un malin plaisir à tordre dans tous les sens) j’étais donc là avec mon article du Monde, lisant et relisant des citations entières de Bloch sur les élites condescendantes et aveugles, sur le haut commandement militaire bravache et incompétent, sur l’Internationale des Humanistes qui préfèrent signer une Paix factice avec le Diable plutôt que de le regarder en face… Bref, l’étrange impression si on peut dire de lire un édito sur l'état du monde en 2024. Les textes de Hofstadter procèdent de la même lucidité portée dans le Temps. 


« Je voudrais vous rappeler que l’extrémisme dans la défense de la liberté n’est pas un vice. Permettez-moi de vous rappeler aussi que la modération dans la poursuite de la justice n’est pas une vertu. »

C’est une autre citation prononcée par Goldwater au Cow Center (le Cow Center, je réécris ce nom juste pour le plaisir et noter au passage que Thompson y était aussi, totalement pétrifié devant l’hystérie ambiante, ce qui en soi est une performance), une citation du sénateur Goldwater donc, mais franchement, Mélenchon aurait pu lâcher un truc pareil sans souci… J’imagine que je peux comprendre cette radicalité dans la prétendue blancheur morale dont on se drape parfois ou pour de vrai aussi, c’est possible, pourquoi pas ? Mais Mélenchon connait l’histoire, il sait que 1789 a été le Grand Moment du style paranoïaque français, il embrasse la Terreur pour sa mise à niveau et son auto purification forcenée. Il aussi montré à plusieurs reprises que ses imprécations morales ne s'appliquaient pas toujours à lui-même. Ça ouvre quand même de drôles de brèches bien cracra d’où se déverse une réthorique permanente du chaos et du conflits, une immaturité à pleurer qui fatigue tout le monde. Aujourd’hui, toutes les cases énoncées plus haut sont cochées. Toutes. L’idée même qu’un pseudo-conservatisme de gauche puisse exister n'est pas incongrue en soi. Je veux dire : dans sa manière. Une chose est certaine : le style paranoïaque est actuellement en pleine bourre.



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RICHARD HOFSTADTER

Le style paranoïaque

(François Bourin éditeur, 2012)

John LANGAN, "The Fisherman"

Je suis tombé sur ce petit livre argenté en lisant la chronique hebdomadaire de François Angelier dans  Le Monde , celle sur les livres de p...